Le hasard a voulu que nous croisions la route de l’écrivain Christian Ingret-Taillard un vendredi soir dans un supermarché de la banlieue de Nancy. A l’heure où les clients n’ont en tête que le remplissage du réfrigérateur pour le week-end, lui essaie de les accrocher au passage pour les intéresser à ses dizaines de livres disposés sur un petit stand. Exercice de communication dans lequel l’auteur sait disposer de bons arguments. Une petite phrase anodine « Vous pouvez jeter un coup d’œil » couplé d’un sourire accueillant ont été suffisants pour stopper temporairement notre frénésie de consommation. Une rencontre trop brève qui devait se poursuivre quelques jours plus tard dans son bureau, là où l’auteur a écrit ses 19 ouvrages et où le 20ème est déjà bien entamé.

C’est donc au premier étage de sa maison, dans un espace de quelques mètres carrés donnant sur la lumière et le calme du jardin que Christian Ingret-Taillard pose les mots de ses histoires. Un endroit qu’il partage avec Cassie, son chat et premier critique. Les étagères sont gavées de livres et sur quelques-unes sont posés des statues, des dessins et des peintures créés par Christian lui-même. Des réalisations qu’il souhaite garder intimes, préférant exposer son écriture. Il faut dire que la littérature est une sorte d’essence naturelle chez lui.

« A la maternelle, juste avant le CP, on avait un petit livre de lecture ‘Poucet et son ami l’écureuil’. Je suis tombé littéralement dedans. A la maison nous n’avions que le dictionnaire et quand j’ai découvert ce livre avec des images et des lettres en dessous qui racontaient une histoire, ça m’a subjugué. Il y a eu un déclic avec le mot et j’ai commencé à avoir la passion pour le geste de l’écriture. »

L’écrivain et le poète venait sans doute de naître. Mais les aléas de la vie (existent-ils vraiment ?), décideront autrement de l’accomplissement de son destin littéraire. Et pour ce petit vosgien de Neufchâteau timide et réservé préférant se promener dans la nature à écouter le chant des oiseaux pendant que ses camarades massacrent les lézards et soufflent dans les crapauds pour les faire gonfler, l’arrivée en ville à l’âge de 12 ans est un vrai traumatisme.

« Avec ma pureté enfantine, je suis resté éberlué en découvrant tout ce béton, tous ces gens partout, tous ces regards vides. Je me suis replié sur moi et puis au fil du temps je m’y suis habitué »

Après le collège et le lycée, où il est reconnu comme excellent en français mais beaucoup moins en mathématiques, il part à l’armée sans avoir obtenu le baccalauréat. Réformé six mois après il rentre dans la vie active en multipliant les petits boulots. Cette période renforce son assurance et sa capacité d’adaptation, et c’est un souvenir de son enfance vosgienne qui ouvre son avenir professionnel.

« Il y avait un gamin handicapé mental en face de la ferme de mes grands-parents qui était derrière un grillage toute la journée. J’allais dans l’atelier de mon grand-père pour lui faire des petits signes. J’essayais de rentrer en contact avec lui. Avec le recul je me suis dit que c’est ça qui m’intéressait, les gens différents, hors normes et qui sortent de l’ordinaire. »

Deux écrits de l'auteur Christian Ingret-Taillard

« Meurtrissures en milieu confiné » & « Le rêve de papier »

Christian se lance alors dans la formation d’éducateur spécialisé et trouve ensuite un poste dans un foyer d’adolescents, à Saint Max, où il passera la quasi-totalité de sa carrière. C’est d’ailleurs ce foyer qui est le cadre de son premier roman « Meurtrissure en milieu confiné« . Sur une intrigue policière, il y peint le portrait de Jacques, éducateur chevronné, épuisé par un système qui ne permet plus de garder vivantes les flammes de la jeunesse. Un reportage poignant et cru dans l’univers des adolescents sans repères et des travailleurs sociaux contraints par des structures publiques soumises aux lois des chiffres et des statistiques.

« J’ai voulu montrer la fatigue psychologique profonde et la désespérance, ressenties par beaucoup d’éducateurs et niées par la hiérarchie. Le manque de moyens nous oblige à reconstruire sans arrêt des projets. C’est épuisant, on est en première ligne et toujours dans l’échec. De temps en temps on a une pépite, un jeune qui reconnait que tu as une valeur pour lui. Mais pour une caresse tu as mille coups de poing dans la gueule. » 

Ce livre, qui pour lui est un véritable exutoire, est sorti en 2006 et marque le début de sa vie d’auteur. Il aura donc fallu 30 ans pour que son travail d’écriture prenne corps sur la place publique. Une gestation longue imposée par plusieurs facteurs. Une vie familiale prioritaire, une carrière professionnelle envahissante, un manque de confiance progressivement effacé en devenant correspondant sportif en 1998 à l’Est Républicain, et une grande difficulté à trouver un éditeur.

« Pour Meurtrissure, Acte Sud (éditeur), m’a fait poireauter pendant 2 ans avec des raisons toujours un peu floues. Je l’ai finalement envoyé à un éditeur participatif en payant 1800 euros ‘pour le risque’ comme ils disent. Maintenant la publication s’est démocratisée avec l’ordinateur. On met en page soi-même, on fait relire, on envoie à l’imprimeur et le bouquin est fait. « 

Alors depuis 2006, Christian publie lui-même ses ouvrages. Et en 10 ans, poussé par la crainte de ne pas avoir le temps de dire tout ce qu’il a envie, il sort à un rythme soutenu un roman et un recueil de poésies par an. Des poèmes qu’il écrit depuis l’âge de ses 15 ans et qui reflètent l’itinéraire de sa vie. Une écriture qui a évolué au fil du temps en se libérant progressivement de la technique pour amplifier l’émotion et le rythme des mots. Dans ses romans, il aime décrire des personnages complexes. Son passé d’éducateur, sa capacité innée à se poser pour observer les choses et sa faculté à comprendre la nature humaine le guide sur un courant humaniste. Son prochain ouvrage prévu pour mars 2017 abordera d’ailleurs le thème de la tolérance.

« J’écris pour pointer les choses, je donne à voir pour que les gens se retournent sur eux-mêmes et s’interrogent. Dans mon prochain livre où deux personnages s’opposent je veux que les lecteurs se disent ‘lequel je suis des deux ? Le bon ? Le mauvais ?’. C’est un travail d’éclairage sur la société qui n’est pas forcément présent dans tous mes écrits mais quand je peux j’aime bien faire des pieds de nez à notre monde. »

Se reprochant presque de ne rien faire dans le social ou l’humanitaire depuis qu’il est en retraite de son activité d’éducateur, Christian Ingret-Taillard, à travers ses écrits, conduit pourtant notre regard sur des valeurs qui ont une tendance sinistre à s’effacer. En premier lieu celle de la vie humaine qui n’a plus beaucoup d’importance « sauf si on a une carte de visite ».

Son conseil de lecture va donc naturellement à un de ses amis écrivains Georges Meunier, avec le « Pont transbordeur« , un roman sentimental se situant avant et après la deuxième guerre mondiale. Pour notre part nous vous proposons également « le secret d’Olga » le 9ème roman de Christian qui vous plongera dans les rues de Paris à côté du jeune héros à la recherche d’une mystérieuse vieille dame.

Christian Ingret-Taillard et le livre de Georges Meunier, « Le Pont transbordeur »

Christian Ingret-Taillard et le livre de Georges Meunier, « Le Pont transbordeur »

Dans l’ensemble de son oeuvre, Christian Ingret-Taillard nous transmet son amour pour l’humanité, la bonne humanité. Il nous l’offre avec ses mots et sans doute l’espoir de réduire l’espace entre les hommes de cette terre. Une goutte d’eau nous direz-vous. Oui, mais ne font-elles pas de petits ruisseaux puis de grandes rivières ?

Pour en savoir plus sur Christian Ingret-Taillard : www.ingret-taillard.fr